www.triangles-roses.org. La persécution des homosexuels sous le régime nazi.

   
Analyse d'audience
Le silence sur la déportation homosexuelle
de Jean Le Bitoux

On ne vit, en 1945, défiler aucun triangle rose ou barrette bleue [portée par les déportés homosexuels en Alsace] sur les Champs Elysées. Le silence sur la déportation homosexuelle fut total, ou on ne put l'entendre. Le sociologue autrichien Mikael Pollack atteste de cette parole indicible, un silence qui englobe également l'horreur de la solution finale. Comme le note l'historien Robert Franck, la société française n'est pas prête à entendre ces témoignages. S'appuyant sur les travaux d'Annette Wierviorka, l'historien François Dédarida affirme : "Contrairement à la légende tenace du silence des déportés, on dispose fort heureusement d'un flot de récits sur les camps". Pourtant ne surgissent pas de véritables témoignages alternatifs à cet héroïsme gaulliste ou communiste qui sera le socle de cette évocation de la mémoire officielle, fort partielle l'on en conviendra. Les années cinquante participent d'une évocation d'un deuil, déclaré collectif mais amnésique aux marges. Comme le note l'historien Jean Vigreux : "Longtemps, on ne fait pas la différence entre déportation, concentration et extermination. L'amalgame est de rigueur. Il faut attendre les années soixante-dix pour voir naître la distinction entre déportation politique et déportation raciale. Et ce n'est qu'à partir des années 1990 que les Tsiganes, les Témoins de Jéhovah et les homosexuels apparaissent sur la scène mémorielle. On est loin de l'unité revendiquée des déportés lors de cette journée nationale de la déportation".

Sont pourtant à charge de cette mémoire officielle et collective les associations de déportés gaullistes et communistes. Mais ces derniers commencent d'emblée à entrer en rivalité dans la lignée de la Guerre froide. Jean Vigreux note : "Le temps du deuil, soit entre 1945 et 1947, est celui de l'unanimisme ambiant. Mais très vite, les associations d'anciens déportés participent à la crispation idéologique de la Guerre froide. Pro-communisme et anti-communisme se retrouvent respectivement à la FNDIRP et à l'UNADIF. Ensuite, c'est le temps d'un certain refoulement au cours des années cinquante. Le retour à la mémoire s'effectue à la fin des années soixante et au milieu des années soixante-dix". La conséquence de ces violentes frictions internes entre associations de déportés rendra impossible des décennies durant tout débat serein d'ouverture de la notion de mémoire. La question homosexuelle, condamnée de part et d'autre du mur, n'a qu'un destin : se taire et se faire oublier.

Jean Le Bitoux, fondateur du Mémorial de la déportation HomosexuelleIl faudra donc attendre le réveil du mouvement homosexuel, suite à Mai 68, pour qu'une parole émerge, avec toute la force du témoignage, et puisse trouver un auditoire pour ne pas regretter de s'être exprimée, faisant fi de toutes les exécrations en cours. Ainsi, dans le livre du FHAR, le Rapport contre la Normalité, publié en 1971 et immédiatement interdit par les services de Georges Pompidou, on peut lire le témoignage anonyme suivant, signé B.M. : "Quand s'ouvrirent en 1945 les camps de concentration, une vague d'effroi parcourut l'Allemagne et le monde entier (...) Or, parmi tous les groupes de victimes, il en est un qui n'apparut jamais en pleine lumière de la publicité, qui ne se plaignit pas des dommages subis, qui ne rencontra aucune compréhension auprès des journaux ni des administrations ni des organisations de défense des intérêts des anciens déportés : ce sont les homophiles. Parce que le paragraphe 175 du Code pénal allemand fait des homophiles des criminels, ceux-ci ne trouvèrent dans le public aucune pitié, et bien entendu ne purent prétendre à aucun dédommagement (...) Jusqu'à ce jour, personne n'a cherché à savoir combien d'homophiles furent victimes des poursuites nazies, ni ce qu'ils ont retrouvé de leur existence et de leurs biens quand ils ont survécu (*)."

Cette injustice de l'histoire est d'autant plus choquante que le sort réservé aux détenus dans les camps n'est pas anodin, et ne pouvait être oublié de la part des autres détenus, quel que soit pour la plupart leur jugement moral sur l'homosexualité. Le premier témoin anonyme de cette histoire enfouie précise en effet : "Dans les camps, ils étaient souvent désignés pour de mauvais traitements particuliers. L'auteur de ces lignes a vu lui-même comment, à plusieurs reprises, un jeune homme d'allure un peu féminine a dû danser devant les SS pour être ensuite pendu (...) L'auteur de cette lettre a connu des sportifs, des professeurs, des instituteurs, des ingénieurs, des artisans, des ouvriers de toutes catégories, pendant les sept années qu'il a passées dans différents camps".

Ce rappel historique surgi en 1971, recueilli pour le livre-manifeste du mouvement homosexuel français, issu du courrier reçu par le FHAR, exige un retour à l'histoire. Que s'est-il passé ? Ce bref témoignage est salvateur pour une génération homosexuelle qui cherche ses marques, qui sait certes l'incendie du Reichstag ou la Nuit des Longs Couteaux, mais bien moins la répression stalinienne ou ce que Berlin représentait alors dans le premier tiers du XXe siècle. Elle comprend alors l'importance de charnier caché, esquivé, confisqué, et souhaite s'en saisir comme l'ancrage même, face à la pire des haines sociales, de sa condition historique dans le siècle.

(*) Rapport contre la Normalité, livre-manifeste du FHAR, éditions Champ Libre, Paris 1971

 

Texte de Jean Le Bitoux, ex-président du Mémorial de la déportation homosexuelle (1999).

Photo : Jean Le Bitoux, fondateur du Mémorial de la déportation homosexuelle (cliché : Franck Dennis).

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