www.triangles-roses.org. La persécution des homosexuels sous le régime nazi.

   
Analyse d'audience
Livres : Les hommes au triangle rose de Heinz Heger
de Pierre Nouveau, Arcadie , no. 335 (novembre 1981)

Dans les mois — et les années — de l'immédiate après-guerre, nombreux furent les témoignages des rescapés des camps de la mort nazis. Et tous narraient l'effrayante, l'épouvantable torture, l'horreur innommable, l'enfer atroce, que fut leur séjour. Mais si les juifs (au triangle jaune), les tziganes (brun), les politiques (rouge), les “asociaux” (noir), les Témoins de Jéhovah (lilas), les immigrés (bleu), les “droits communs” (verts), ont pu relater leur calvaire, rien n'avait jusqu'ici paru, en français tout au moins, sur la déportation des homosexuels. Pourtant leur triangle rose était plus grand que celui des autres, pour qu'on les reconaisse de loin. Or, au retour, on ne parla pas d'eux ; aussi bien, AUCUN gouvernement, jusqu'aujourd'hui, n'a accepté l'idée d'une réparation quelquonque, fût-elle morale ; et même, lorsque des garçons, il n'y a guère, sont allés porter une couronne “au déporté homomophile inconnu” au Monument des Déportés, à Paris, les gros bras de service l'ont saccagée, puis dispersé les porteurs sans ménagement.

L'homosexualité déplaît, dérange, aujourd'hui encore ; et l'idée que les gens se font d'une chose est plus importante que la chose : la pratique existe chez eux, mais ils s'en défendent. Ils qualifient de diversion, d'amusement des pratiques conscientes et voulues, mais refusent de reconnaître le fait, et surtout de le nommer : quand une chose est dite, elle commence à exister. Ou bien de grandes idées (généreuses ?), issues d'intellectuels, sont coupées de la réalité — et on se demande bien comment réagiraient leurs auteurs dans une situation vécue —; ou bien les idées courtes conduisent à des comportements sans idées, qui conduisent eux-mêmes aux sévices, au mépris, à la haine, qui est toujours une réaction de défense contre une sourde attirance refoulée, refusée, mal dominée, mal réfléchie, mal vécue.

*

Heinz Heger avait vignt-deux ans en 1939 quand il fut arrêté par la Gestapo, à Vienne. Il a pu survivre à six ans d'horreur, de martyre, d'ignomies. Rentré chez sa mère (son père s'est suicidé en 1942, dans l'hostilité du voisinage), il s'est tu pendant vingt-cinq ans ; imagine-t-on ce mutisme volontaire ? Il faut dire aussi que, jusqu'en 1964, s'il avait raconté, dans son pays, non ce qu'il avait vécu, mais les raisons pour lesquelles il l'avait vécu, il serait à nouveau tombé sous le coup du trop célèbre paragraphe 175, qui punissait de prison toute relation homosexuelle, et qui n'a été aboli que près de vingt ans après cette guerre...

Probablement que, vers les années soixante-dix, l'homme de cinquante ans a senti que sa fin s'annonçait (il est mort en 1972), et qu'il devait porter témoignage, qu'il devait dire et faire savoir au monde volontairement sourd ce que furent les six années atroces qu'il a subies. La lecture de son récit (1) (130 pages environ) est éprouvante : on ne saurait lire sans émotion profonde les martyres physiques et moraux que supportèrent ces pauvres épaves humaines qu'étaient devenus, en peu de temps, les “Triangles roses”.

Et pourtant, il FAUT lire et faire lire ces pages. Trop de gens — et pas seulement des jeunes — ignorent encore la réalité. “Ceux qui prétendent qu'on ne sait pas, ou qu'il s'agit d'un phantasme de folles, devront se rendre à l'évidence. Les carrières de Sachsenhausen où disparurent des commandos entiers de Triangles roses, où Heger a échappé à un stand de tir au pédé vivant, sont un Auschwitz homosexuel (2)”. De plus, lire ces pages ne constituera pas seulement un hommage — purement symbolique, hélas — à ces disaparus, mais fera réfléchir. Cela semble un devoir, alors que certains nient les chambres à gaz, minimisent l'influence nazie, ou prétendent en faire revivre l'idéologie. Plus que d'autres, nous devons sentir alertés, car, comme le dit Bertolt Brecht : “... le ventre est encore fécond d'où est sortie la bête immonde”.

— Pierre Nouveau

P.S. Une pièce sur ce sujet : Bent (les Autres) , après avoir été jouée à Londres en 1979, et à Bruxelles, est donée au Théâtre de Paris depuis 21 septembre [1981].

(1) Heinz Heger : Les Hommes au triangle rose, journal d'un déporté homosexuel ; traduit de l'allemand par Alain Chouchan en collaboration avec Marie-Claude Sanjuan ; (très vigoureuse) préface de Guy Hocquenghem. Editions Persona, 2e trimestre 1981 ; 168 p.

2) Préface, pages 15, 16.



Texte de Pierre Nouveau, Arcadie , no. 335 (novembre 1981) : p. 669–670 .

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