La Première Guerre mondiale, en révélant l'horreur du corps jeune sacrifié et mutilé, bouleversa les représentations et contribua à valoriser la beauté physique, porteuse d'avenir, symbole de régénération. L'après-guerre allait populariser une esthétique homoérotique androgyne incarnée par la figure du poète anglais Rupert Brooke, chantre du culte du corps et du retour à la nature, mort en 1915, et dont la beauté lumineuse avait été immortalisée par les photographies de Sherril Schell, alors que les poèmes de Wilfred Owen et Siegfried Sassoon évoquaient, avec pudeur, la fraternité des tranchées et la douleur de perdre ses compagnons dans l'horreur des combats.
La célébration du corps nu, sain, sportif, tel qu'il est représenté dans les revues naturistes et homosexuelles (Der Eigene) ou magnifié par les photographies d'Herbert List et Horst P. Horst, connut son apogée dans l'Allemagne de Weimar. Cet idéal homoérotique est alors associé au culte de la jeunesse, à la libération des moeurs et à la modernité berlinoise. [...]
L'affirmation de la fierté homosexuelle passait par une revalorisation du sexe et de la drague, et la recherche d'une certaine promiscuité. [...] La reconnaissance du plaisir sexuel, la revendication des pratiques longtemps considérées comme taboues (la sodomie, la fellation) marquaient une rupture dans les représentations : la justification du désir homosexuel ne passait plus obligatoirement par la négation du sexe et le recours au néo-platonisme. [...] La célébration du corps androgyne symbolisait, pour la jeunesse des années vingt, apolitique, américanisée, la rupture avec la génération qui avait entraîné le monde dans la guerre. Derrière cet effort d'indifférenciation, on pouvait lire la volonté d'effacer la distance entre les sexes, et de créer une beauté nouvelle, dégagée des stéréotypes. [...]
Cependant, comme le remarque Klaus Mann : "En ces temps-là, certes, à cette époque d'innocence politique et d'exaltation érotique, nous n'avions aucune idée des potentialités et des aspects dangereux de notre mystique puérile de la sexualité. [...] [Nous ne voyions pas] que notre philosophie basée sur la "signification du corps" était parfois revendiquée par des éléments bien peu sympathiques."
Dans les années trente, en effet, le nazisme sut récupérer à son profit la charge érotique sous-jacente à l'exaltation de la jeunesse virile, alors que l'idéal du corps "parfait" servait à illustrer la valeur de la race aryenne, par exemple dans le documentaire de propagande de Leni Riefenstahl, Les Dieux du stade (1936). La charge homoérotique des défilés de la SA ou de la SS, associée à la culture du Männerbund, explique en partie la fascination éprouvée par certains homosexuels à l'égard de l'esthétique nazie.
Extrait de Mauvais Genre ? Une histoire des représentations de l'homosexualité, de Florence Tamagne, Collection Les Reflets du Savoir, éditions EdLM, Paris, 2001.