www.triangles-roses.org. La persécution des homosexuels sous le régime nazi.

   
Analyse d'audience
L'extermination des "races inférieures" : deux témoignages contre l'oubli

Avant-propos :

Les deux textes suivants n'ont pas de rapport direct avec la déportation homosexuelle. Les nazis n'ont jamais eu pour objectif d'exterminer les homosexuels dans des camps conçus comme de véritables usines de la mort. Ce sort était réservé aux "Untermenschen", aux sous-hommes indignes de vivre parce que nés Juifs, Tziganes ou Slaves.

A cette fin, les nazis ont entrepris, dès 1942, après la conférence de Wannsee, la construction de camps dits "camps d'extermination" destinés non à la concentration de populations mais, au contraire, à leur éradication.

Les deux textes ci-dessous ont été écrits par des hommes qui ont participé activement au processus génocidaire national-socialiste. Leurs deux témoignages, aux antipodes de la conscience et de l'expérience humaines, ont une valeur inestimable car ils résument en quelques pages toute la finalité et la réalité de l'entreprise nazie. Ces textes sont accompagnés de photos, parfois prises par les bourreaux eux-mêmes, qui restituent à travers le temps le visage des hommes, des femmes et des enfants dont l'extermination était, comme l'explique avec une ironie acide Zalmen Gradowski, indispensable à la survie et à la domination de la race aryenne.

Les photos de déportés descendant des wagons ou attendant leur extermination dans les chambres à gaz proviennent de l'Album d'Auschwitz. Ces clichés ont été réalisés fin mai ou début juin 1944, soit par Ernst Hofmann ou Bernhard Walter, deux SS chargés de prendre les photos anthropométriques ou les empreintes digitales des nouveaux arrivants à Auschwitz (sauf celles des Juifs qui étaient envoyés directement vers les chambres à gaz).

Ces photos montrent l'arrivée de Juifs hongrois. Bon nombre d'entre eux proviennent du ghetto de Berehov, point de rassemblement des Juifs originaires des autres petites villes du pays. L'Album d'Auschwitz contient 56 pages et 193 photos. Il n'a pas été réalisé à des fins de propagande ni à des fins personnelles, mais vraisemblablement dans le but de fournir une documentation officielle aux autorités nazies. Les photos réalisées par les deux SS couvrent l'ensemble du processus enclenché dès l'arrivée des convois. Seule la mise à mort des victimes n'a pas été photographiée. L'Album d'Auschwitz peut être consulté en ligne sur le site de Yad Vashem. -- Franck Dennis, webmaster, juillet 2005.

 


 

Entre 1943 et 1945, un certain nombre de déportés juifs, quelques Polonais et un petit groupe de prisonniers soviétiques vécurent plus près de l'épicentre de la catastrophe que nul autre déporté.
Il s'agit des membres du Sonderkommando chargés du fonctionnement de l'appareil d'extermination de Birkenau, un des six centres de mise à mort nationaux-socialistes (Auschwitz-Birkenau, Belzec, Chelmno, Lublin-Madjanek, Sobibor, Treblinka) installés en Pologne occupée, pour réaliser la "solution finale de la question juive". La quasi-totalité d'entre eux fut assassinée par les SS du camp.
Après les premières expérimentations de gaz Zyklon B, fin de l'été 1941 sur des centaines de prisonniers de guerre russes et des détenus malades, il fut décidé que ce serait dans le camp de Birkenau, voisin d'Auschwitz, que se réaliserait les installations techniques nécessaires à l'extermination. Les bâtiments, au nombre de quatre, entrèrent en fonction au printemps 1943. Les "traitements spéciaux" [le gazage des déportés] atteignirent leur point culminant lors de l'été 1944, quand plus de cinquante convois de Juifs hongrois arrivèrent et la majeure partie d'entre eux furent immédiatement assassinés. C'est à cette époque que le Sonderkommando, atteignant son effectif maximal avec plus de 900 ouvriers, assura le fonctionnement ininterrompu de l'appareil de destruction. -- Philippe Mesnard (1).

 

Les rouleaux de Zalmen Gradowski

Le 5 mars 1945, lors des fouilles effectuées près du crématoire III de Birkenau par une Commission d'enquête de l'Armée soviétique, on découvrit, à l'intérieur d'une gourde allemande en aluminium fermée par un bouchon en métal, un carnet de 14,5 x 9,5 centimètres composé de 91 pages numérotées (parmi lesquelles il en manquait une dizaine) chaque page comprenant de 20 à 38 lignes, dont les premières étaient illisibles. Le récipient contenait également un second manuscrit de deux pages, datées du 6 septembre 1944 et portant la signature de Zalmen Gradowski. Les deux documents étaient rédigés, de la même main, dans un dialecte yiddish de la région de Bialystok. Zalmen Gradowski fut un des responsables de l'organisation clandestine de Birkenau et fut tué après la révolte du 7 octobre 1944.

Le texte ci-dessous est extrait des carnets de Zalmen Gradowski, membre du Sonderkommando du camp d'Auschwitz-Birkenau.

 

les rails menant au camp d'extermination d'Auschwitz-BirkenauCi-contre : Les rails menant au camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, en Pologne occupée par les nazis. (Photo : Richard Soberka - www.photoway.com. Cliquez ici pour afficher d'autres photos récentes d'Auschwitz I et d'Auschwitz-Birkenau.)

"Tout ce qui est écrit ici, je l'ai vécu moi-même, en personne, au cours de mes seize mois de Sonderarbeit, de "travail spécial", et toute ma détresse accumulée, la douleur dont je suis pétri, mes atroces souffrances, je n'ai pu leur donner "d'autre" expression, à cause des "conditions", malheureusement, que par la seule écriture.

Les victimes arrivent

"Elles sont en route. Tout est en suspens, tendu... Eux, les assassins, donnent les derniers ordres. Et nos regards sont tournés là-bas, vers ce coin, vers ce point dans la nuit, d'où se rapproche le roulement des camions. Nous entendons déjà la course bien connue des motos, et les camions qui roulent sauvagement à leur poursuite. Les avant-gardes des victimes sont déjà là. Nous distinguons au loin la lumière des phares, de plus en plus proche. Elles roulent, elles arrivent. Nous voyons déjà, nous distinguons déjà au loin des ombres de vie humaine. A nos oreilles parvient déjà la sourde rumeur de soupirs et de pleurs qui s'échappent maintenant de tous les coeurs. A présent elles ont vu, les victimes, la vérité dans sa nue réalité -- c'est à la mort qu'on les conduit. Le dernier espoir, le dernier rayon, la dernière étincelle s'éteint. Elles tournent leurs regards vers le monde qui passe comme un film devant leurs yeux. Leurs yeux, leurs regards errent à la ronde, voudraient tout capter. (...)

Elles sentent, elles ont le sentiment que ces camions qui roulent à fond de train, et ces voitures avec les motos qui les escortent sur le côté, sont tous les esclaves du Diable, qui filent à grand bruit et grand tapage avec leur lot de victimes capturées pour leur dieu. Et maintenant on les fait passer devant le monde, on se glisse avec elles devant la vie -- car le chemin de la mort doit passer par la vie. Elles sentent qu'arrive leur dernière heure, le film touchera bientôt à sa fin, elles scrutent nerveusement partout à la ronde, leurs regards errent en tous sens. Elles cherchent quelque chose dans le monde, veulent en saisir encore une miette, s'en imprégner avant la mort. Et peut-être l'une d'elles -- un éclair a traversé son esprit assombri -- médite la fuite, et elles cherchent un chemin dans la nuit pour échapper à la mort. Le bruit se fait plus fort, les phares éclairent déjà l'énorme bâtisse de l'enfer.

Elles sont là

la "Judenrampe", la rampe des Juifs. Sur ce quai s'effectuait la sélection entre les déportés qui vivraient et celles et ceux qui seraient dirigés immédiatement vers les chambres à gaz.Ci-contre : La "Judenrampe", la rampe des Juifs. Sur ce quai s'effectuait la sélection entre les déportés qui vivraient et celles et ceux qui seraient dirigés immédiatement vers les chambres à gaz.

"Elle sont arrivées, les malheureuses victimes. Les camions se sont arrêtés. Les coeurs se sont figés. Elles se tiennent là debout, les victimes, glacées d'épouvante, impuissantes, résignées et déçues, et embrassent du regard la place, la bâtisse dans laquelle leur monde, et leurs jeunes vies, leurs corps palpitants, vont bientôt disparaître à jamais. Elles ne comprennent pas ce qu'ils leur veulent, ces dizaines d'officiers à épaulettes d'or et d'argent, avec leurs revolvers luisants et leurs grenades aux côtés. Et pourquoi sont-elles gardées comme des voleurs condamnés par des soldats casqués, et à travers les arbres et les barbelés luisent au clair de lune les canons noirs des fusils pointés sur elles ? Pourquoi ? Pourquoi tous ces projecteurs vivement illuminés ? La nuit est-elle donc si noire ? Si faible la clarté de la lune ? Elles se tiennent là, abasourdies, désarmées et résignées. Elles ont vu la vérité en sa nue réalité, devant leurs yeux, le gouffre est déjà béant, et elles, elles sombrent dans l'abîme. Elles sentent, elles ont le sentiment que tout, le monde, la vie, les champs, les arbres, tout ce qui vit et existe -- tout disparaît et chavire avec elles au fond de l'abîme. Les étoiles s'éteignent, les cieux s'enfoncent dans les ténèbres, la lune cesse de luire, le monde sombre avec elles. Et elles, les malheureuses victimes, veulent se noyer au plus vite dans cette mer qui les engloutit.

Elles jettent leurs bagages -- tout ce qu'elles ont emmené pour le "voyage". Elles ne veulent ni n'ont plus besoin d'aucune chose. Elles se laissent pousser sans résistance au bas des camions, et tombent comme évanouies, comme des épis fauchés, dans nos bras. Tiens, prends-moi par la main, mon cher frère, et conduis-moi sur ce bout de chemin qui reste à parcourir de la vie à la mort. (...)

Dans la salle de déshabillage

Des femmes et des enfants marchent le long de la voie ferrée en direction du crématoire IICi-contre : Des femmes et des enfants marchent le long de la voie ferrée en direction du crématoire II. A Birkenau, les femmes âgées et les enfants étaient presque toujours exterminés dès leur arrivée, car considérés comme "inaptes au travail". A l'arrière-plan, on aperçoit le crématoire III, dont on devine la cheminée.

"Dans la grande salle profonde, au milieu de laquelle douze piliers soutiennent la charge du bâtiment, brille maintenant une vive lumière électrique. Le long des murs, autour des piliers, des bancs avec des crochets pour les vêtements des victimes sont prêts depuis longtemps. Sur le premier pilier est cloué un écriteau en plusieurs langues avisant les arrivants qu'ils sont arrivés "aux bains", et qu'ils doivent ôter leurs vêtements pour les faire désinfecter.

Nous nous sommes retrouvés avec elles et nous nous regardons, pétrifiés. Elles savent tout, comprennent tout, qu'ici ce ne sont pas des bains, que cette salle est le corridor de la mort, l'antichambre de la tombe.

La salle s'emplit sans cesse de monde. Il arrive toujours plus de camions avec de nouvelles victimes, et sans cesse la "salle" les engloutit. Nous restons tous hébétés, incapables de leur dire un mot. Ce n'est pourtant pas la première fois. Nous avons déjà reçu bien des transports avant elles, et pareilles scènes, nous en avons vues bien des fois. Pourtant nous nous sentons faibles, comme si nous allions défaillir, sans force, avec elles.

sélection des nouveaux arrivants sur la rampe d'Auschwitz-BirkenauCi-contre : Sélection des nouveaux arrivants sur la rampe d'Auschwitz-Birkenau

Nous sommes stupéfiés. Dans ces vieux vêtements, déjà usés, depuis longtemps déchirés, sont drapés des corps séduisants, pleins d'attrait et de charme. Tant de têtes aux boucles noires, brunes, blondes, et quelques rares têtes grises, nous regardent de leurs grands yeux noirs, profonds, ensorcelants. Nous voyons devant nos yeux de jeunes vies bouillonnantes, palpitantes, frémissantes, en fleur, gonflées de sève, abreuvées aux sources de vie, épanouies comme des roses poussant encore au jardin. Fraîches, baignées de pluie, gorgées de rosée matinale. A la lueur des soleils luisent les gouttes étincelantes de leurs yeux de fleurs -- telles des perles. Nous n'avons pas le courage, nous n'osons pas leur dire, à nos chère soeurs, de se déshabiller. Car les vêtements qu'elles portent sont la cuirasse, le manteau dans lequel repose encore leur vie. Dès l'instant où elles ôteront leurs vêtements et resteront nues, elles perdront leur dernière défense, leur dernier appui, le dernier point d'ancrage auquel leur vie est encore accrochée. (...)

Il accourt de nouveaux camions, d'autres victimes entrent dans la grande salle. Du rang des femmes nues beaucoup s'élancent et s'affalent sur les nouvelles venues à grands pleurs et cris. Des filles nues ont retrouvé leur mère, et elles s'embrassent, s'enlacent, se réjouissent d'être nouveau réunies. Et un enfant se sent heureux qu'une mère, le coeur d'une mère, l'accompagne à la mort. (...)

Dans la salle, dans le grand caveau, rayonne maintenant une nouvelle lumière. Sur un côté de cette grande caverne de l'enfer sont alignés des corps de femmes, blanc d'albâtre, qui attendent, attendent que s'ouvrent les portes de l'enfer pour leur laisser libre passage vers la tombe. Nous, les hommes, en nos vêtements, sommes debout face à elles et les contemplons, pétrifiés. Nous sommes incapables de concevoir si cette scène est réelle ou si c'est un songe. (...)

Parqués dans un petit bois situé à proximité du crématoire IV d'Auschwitz-Birkenau, ces nouveaux arrivants attendent leur extermination.Ci-contre : Parqués dans un petit bois situé à proximité du crématoire IV d'Auschwitz-Birkenau, ces nouveaux arrivants attendent leur extermination.

"Elles regardent la mort en face avec un tel héroïsme, un tel sang-froid, que nous en somme sidérés. Ne savent-elles donc pas ce qui les attend ? Nous les contemplons avec compassion, car nous voyons déjà devant nos yeux une nouvelle scène, une scène d'horreur. Toutes ces vies palpitantes, ces mondes effervescents, tout ce bruit, ce tapage qui s'en dégage, dans quelques heures tout cela sera mort et figé. Leur bouche sera muette pour toujours. Ces yeux étincelants, à l'éclat ensorcelant, regarderont fixement dans une seule direction -- scrutant l'éternité morte. Ces beaux corps séduisants, fleurissants de vie, traîneront par terre comme de répugnantes créatures, dans les souillures et les ordures, leur corps blanc d'albâtre maculé de déjections humaines. De cette bouche perlée seront arrachées les dents avec la chair, et le sang coulera à profusion. De ce nez finement ciselé s'écouleront deux flots -- rouges, jaunes ou blancs. Et ce visage blanc et rose, sous l'effet du gaz, deviendra rouge, bleu ou noir. Ces yeux seront gonflés, injectés de sang, à ne plus pouvoir reconnaître celle qui se tient là devant toi. Et cette tête bouclée aux cheveux ondulés -- deux mains froides lui couperont les cheveux, et on arrachera des lobes et des mains les bagues et boucles d'oreille.
Puis deux hommes étrangers mettront des gants, ou se muniront de ceintures qu'ils enrouleront sur leurs mains, car ces corps blancs neige, qui luisent à présent de tout leur éclat, auront alors un aspect répugnant, et ils ne voudraient pas les prendre à mains nues. On la traînera, cette belle jeune fleur que voici, sur le sol de ciment glacé et souillé. Et son corps balaiera toute la fange sur son passage.
Et elle sera jetée, balancée comme une charogne poisseuse et dégoûtante. Sur le monte-charge, vers l'enfer là-haut, envoyée au feu -- et en quelques minutes ces corps bien en chair seront réduits en cendres. Nous voyons déjà, nous sentons déjà leur fin inéluctable. Je les regarde, ces vies palpitantes, qui occupent ici une si grande, une immense place, qui représentent des mondes entiers - et en quelques minutes... Une autre image me défile devants les yeux, je vois un camarade poussant une brouette de cendres dans la grande fosse. Je me tiens ici près d'un groupe de femmes, au nombre de dix à quinze, et dans une brouette se trouveront bientôt tous ces corps, toutes ces vies, dans cette brouette de cendres. Il ne restera plus aucune trace de toutes celles qui sont ici, toutes celles-ci, qui occupaient des villes entières, qui tenaient tant de place dans le monde, seront bientôt effacées, extirpées avec leur racine -- comme si elles n'étaient jamais nées. (...)

Elles se tiennent maintenant en une grande masse nue, tous les regards fixés en une seule direction, et une sombre pensée se tisse dans tous les esprits.
De l'autre côté de la salle gisent toutes leurs affaires mêlées en pelote, en un seul tas. Leurs vêtements, dont elles viennent juste de se dépouiller. Elles, ces habits ne les laissent pas tranquilles. Elles savent qu'elles n'en auront plus besoin, mais tant de fibres les lient encore à eux. Elles se sentent attachées à ces vêtements qui gardent encore la chaleur de leur corps. Et les voici maintenant éparpillées, ici une robe, là un chandail, ces habits qui les ont si bien revêtues et réchauffées. Ah ! si elles pouvaient les remettre une fois encore, ces robes, comme elles se sentiraient bien, comme elles seraient heureuses ! En sont-elles vraiment déjà là -- la situation si tragique, que ces vêtements, leurs corps ne pourra plus jamais les porter ?
Vont-ils rester là, abandonnés ? Car leur possesseur ne reviendra jamais ?
Ah ! ces vêtements, restés comme orphelins. Comme un témoignage, comme un présage, comme une preuve de la mort imminente.
Ah ! qui sait, qui portera ces vêtements après leur mort ? En voici une qui sort du rang et va là-bas ramasser un foulard de soie piétiné sous le talon d'un camarade. Elle s'en empare vivement, et disparaît aussitôt dans le rang. Je lui demande : - Pourquoi avez-vous besoin de ce foulard ? - C'est un souvenir !, me répond la jeune fille de sa voix douce. Et avec lui elle veut aller dans la tombe.

La marche à la mort

Femmes et enfants traversant le secteur BII du camp en direction des crématoires IV et V d'Auschwitz-Birkenau. On aperçoit au loin les wagons dont ils viennent de descendre. Ci-contre : Femmes et enfants traversant le secteur BII du camp en direction des crématoires IV et V d'Auschwitz-Birkenau. On aperçoit au loin les wagons dont ils viennent de descendre.

"Les portes se sont ouvertes. L'enfer est béant devant les victimes. Dans l'antichambre qui mène à la tombe sont alignés comme pour une parade militaire les représentants de la grande puissance. Toute la Section Politique est venue aujourd'hui à la fête. De officiers de haut rang, dont nous n'avons jamais encore vu le visage au cours de ces 16 mois. Parmi eux se trouve aussi une femme, une SS, la commandante du camp de femmes. Elle aussi est venue voir cette grande "fête nationale", voir périr les enfants de notre peuple. (...)

La marche, la marche de la mort a commencé. Elles marchent avec fierté, d'un pas ferme, hardi et courageux, comme pour aller vers la vie. Elles ne s'effondrent pas, même lorsqu'elles voient le dernier lieu, le dernier recoin, où va bientôt se jouer le dernier acte de leur vie. Le sol ne se dérobe pas sous leurs pieds, alors qu'elles se voient déjà captives au coeur de l'enfer. Elles ont réglé depuis longtemps tous leurs comptes avec le monde et avec la vie, avant d'arriver ici, là-haut encore. Tous les fils qui les reliaient à la vie, elles les ont rompus en prison. C'est pourquoi elles marchent à présent avec tant de calme et de sang-froid, sans se briser à l'approche de la fin. Elles défilent sans cesse, une longue marche de femmes nues au sang ardent. On dirait une éternité, que la marche dure une éternité. On dirait que des mondes entiers, des mondes entiers se sont dénudés et sont venus ici pour cette promenade diabolique.
Des mères marchent avec de petits enfants qu'elles tiennent dans les bras, d'autres qu'elles mènent par la main. Elles embrassent leurs enfants -- le coeur d'une mère manque de patience, elle embrasse son enfant tout au long du chemin. Des soeurs marchent enlacées, pelotonnées, elles veulent aller ensemble à la mort.
Toutes jettent des regards méprisants sur les officiers alignés, ne veulent leur accorder le moindre regard droit. Aucune ne supplie, aucune ne cherche leur pitié. Elles sont conscientes, les victimes, et savent que ni eux ni leur coeur ne recèlent la moindre étincelle de conscience humaine. Et elles ne veulent pas offrir le grand plaisir de les voir mendier, au désespoir, implorer la vie sauve pour qui que ce soit. (...)

Ici, dans ce Bunker, c'est ici que réside la victoire. Ici marchent les rangs de ces géants, ces ennemis à cause de qui le sang allemand est versé sur tous les champs de bataille d'Europe. Ici marche l'ennemi à cause de qui les avions anglais lancent des bombes jour et nuit, tuant jeunes et vieux. -- C'est à cause d'elles, de ces femmes nues, que lui-même a dû quitter son foyer, que son fils a dû aller se perdre sur le front de l'Est. Non, le Führer, leur dieu, a raison. Il faut les exterminer, les anéantir. Alors seulement, une fois que ces femmes nues avec leurs enfants seront étendues mortes, la victoire sera assurée. -- Ah ! si on pouvait le faire plus vite, les ramasser, les chasser du monde entier et les rassembler ici, les dénuder et sans tarder, comme ces femmes déjà nues, les pousser dans la géhenne ! Ah, comme tout irait bien ! Les canons cesseraient de tonner, les avions de jeter des bombes. La guerre prendrait fin. Le monde retournerait au calme. Les fils envoyés au loin reviendraient à la maison, et une vie nouvelle, heureuse, commencerait pour eux. Il ne resterait qu'un obstacle -- ces femmes nues, les enfants de ce peuple qui se cachaient encore un peu partout et que l'on ne pouvait amener ici pour les mettre nus comme ces femmes, ces ennemis qui défilaient ici devant eux. Et une main de bête fauve a levé une cravache et frappé avec férocité les corps de ces femmes nues. (...)

On verse le gaz

crématoire III du camp d'Auschwitz-BirkenauCi-contre : Crématoire III du camp d'Auschwitz-Birkenau.

"Dans le silence de la nuit, on entend une paire de pas. A la lueur de la lune, on aperçoit les deux silhouettes. Ils mettent leur masque pour verser le gaz mortel. Ils portent deux boîtes de métal, qui vont tuer les milliers de victimes enfouies là-bas. Ils se dirigent de l'autre côté, sur le Bunker, vers l'enfer profond, ils marchent maintenant à pas de loup. Ils vont à leur travail, tranquilles, froids, assurés, comme pour accomplir une tâche sacrée. Leur coeur est de glace, leurs mains n'ont pas un frisson, ils vont d'un pas innocent vers chaque "oeil" du Bunker enterré, versent le gaz, puis rouvrent"l'oeil" ouvert d'un lourd couvercle pour que le gaz ne puisse pas trouver le retour. Par les yeux-trous s'élève vers eux le profond gémissement de la masse qui se débat maintenant avec la mort, mais leur coeur n'est pas ému. Sourds, muets, froids et impassibles, ils vont vers le deuxième "oeil" et versent de nouveau le gaz. Ils vont ainsi jusqu'au dernier "oeil", alors seulement ils enlèvent les masques. Puis ils s'en vont, fiers, vaillants, contents. Ils ont accompli leur service sacré, leur grande tâche pour leur peuple, pour leur patrie. Ils ont fait un pas de plus vers la victoire...

Les préparatifs pour l'enfer

"On doit durcir son coeur, étouffer toute sensibilité, émousser tout sentiment douloureux. On doit refouler les atroces souffrances qui déferlent comme un ouragan dans tous les membres. On doit se muer en automate, ne rien voir, ne rien sentir, ne rien savoir.

Les jambes et le bras se sont mis au travail. Il y a là un groupe de camarades, répartis chacun à sa tâche. On tire, on arrache de force les cadavres hors de cet écheveau, celui-ci par un pied, celui-là par une main, comme cela se prête mieux. Il semble qu'ils vont se démembrer à force d'être tiraillés en tous sens. On traîne le cadavre sur le sol de ciment glacé et souillé, et son beau corps d'albâtre poli balaie toute la saleté, toute la fange sur son passage. On saisit le corps souillé et on l'étend au-dehors, la face vers le haut. Deux yeux gelés te fixent, comme pour te demander : "Que vas-tu faire de moi, frère ?" Plus d'une fois tu revois une connaissance, avec qui tu as passé quelque temps avant ton entrée dans la tombe. Trois hommes se tiennent là pour préparer le corps. L'un avec une froide tenaille, qu'il enfonce dans la belle bouche à la recherche d'un trésor, d'une dent en or, et quand il la trouve, il l'arrache avec la chair. Le deuxième avec les ciseaux, il coupe les cheveux bouclés, dépouille les femmes de leur couronne. Le troisième arrache vivement les boucles d'oreille, bien souvent tachées de sang. Et les bagues qui ne se laissent pas enlever sont arrachées à la tenaille.

A présent on peut la livrer au monte-charge. Deux hommes balancent les corps comme des bûches sur la plate-forme, et quand leur nombre atteint sept ou huit, on donne le signal d'un coup de bâton, et l'ascenseur s'élève.

Au coeur de l'enfer

fours du crématoire II du camp d'Auschwitz-Birkenau.Ci-contre : Fours du crématoire II du camp d'Auschwitz-Birkenau.

"Là-haut, près du monte-charge, se tiennent quatre hommes. Deux d'un côté, qui tirent les corps vers la "réserve". Et deux autres qui les traînent directement vers les fours. On les étend deux à deux devant chaque bouche de four. Les petits enfants sont empilés en un grand tas sur le côté -- ils sont ajoutés sur deux adultes. Les corps sont posés l'un sur l'autre sur la "civière" de fer, on ouvre la gueule de la géhenne, et ont pousse la civière dans le four. Le feu de l'enfer tend ses langues comme des bras ouverts, s'empare du corps comme d'un trésor. Les cheveux prennent feu en premier. La peau se gonfle de bulles, qui crèvent au bout de quelques secondes. Les bras et les jambes se contorsionnent, veines et nerfs se tendent et font remuer les membres. Le corps s'embrase déjà tout entier, la peau s'est crevassée, la graisse coule et tu entends le grésillement du feu ardent. Tu ne vois plus de corps, seulement une fournaise de feu infernal qui consume quelque chose en son sein. Le ventre éclate. Les intestins et entrailles en jaillissent, et en quelques minutes il n'en reste plus de trace. La tête met plus de temps à brûler. Deux petites flammes bleues scintillent dans les orbites, les yeux qui se consument avec la cervelle tout au fond, et dans la bouche se calcine encore la langue. Tout le processus dure vingt minutes -- et un corps, un monde, est réduit en cendres.

détail d'une maquette du crématoire II d'Auschwitz-Birkenau réalisée par Mieczyslaw Stobierskiof à partir de documents historiques et de témoignages. Cette maquette est exposée au U.S. Holocaust Memorial Museum. Les membres du Sonderkommando empilent les cadavres sur un monte-chargeCi-contre : Détail d'une maquette du crématoire II d'Auschwitz-Birkenau réalisée par Mieczyslaw Stobierskiof à partir de documents historiques et de témoignages. Cette maquette est exposée au U.S. Holocaust Memorial Museum. Les membres du Sonderkommando empilent les cadavres sur un monte-charge.

"Tu restes pétrifié, à regarder. Voici qu'on en pose encore deux sur la civière. Deux êtres, deux mondes, qui tenaient leur place dans l'humanité, qui ont vécu et existé, agi et créé. Qui ont travaillé pour le monde et pour eux-mêmes, ont posé une brique sur le grand édifice, tissé un fil pour le monde et pour l'avenir -- et dans vingt minutes il ne restera d'eux plus aucun vestige. (...) Voici qu'on en étend trois maintenant. Un enfant pressé sur le sein de sa mère. Tant de bonheur, tant de joie ont éprouvés sa mère, son père, à la naissance de leur enfant ! Ils ont bâti un foyer, tissé un futur, le monde était une idylle, et dans vingt minutes il ne restera plus d'eux aucun vestige. L'ascenseur monte et descend, transporte des victimes sans nombre. Comme dans un énorme abattoir sont empilés là des monceaux de cadavre, qui attendent leur tour, attendent qu'on les enlève.
Trente bouches infernales flamboient à présent dans les deux grands bâtiments, et engloutissent les victimes innombrables. Il ne faudra pas longtemps pour que ces cinq mille êtres, ces cinq mille mondes, soient dévorés par les flammes.
Les fours flambent et grondent comme des vagues de tempête, ils brûlent d'un feu allumé depuis longtemps déjà par les mains de ces barbares et assassins du monde, qui espèrent par sa lumière repousser les ténèbres de leur monde d'horreur.
Le feu brûle haut et clair, en toute tranquillité, nul ne l'entrave, nul ne tente de l'éteindre."

 

Des voix sous la cendre - Manuscrits des Sonderkommandos d'Auschwitz-Birkenau, Editions Calmann-Lévy, Mémorial de la Shoah, 2005Extrait de : Des voix sous la cendre. Manuscrits des Sonderkommandos d'Auschwitz-Birkenau, présentés par Georges Bensoussan, Philippe Mesnard et Carlo Saletti. Calmann-Lévy-Mémoire de la Shoah, 396 p., (pages 137 - 153).

(1) Extrait de : Ecrire au dehors de soi, Philippe Mesnard, in Des voix sous la cendre - Manuscrits des Sonderkommandos d'Auschwitz-Birkenau, présentés par Georges Bensoussan, Philippe Mesnard et Carlo Saletti. Calmann-Lévy-Mémoire de la Shoah, 2005, page 156.

Photos archives : United States Holocaust Memorial

Photos de l'arrivée des convois : Album d'Auschwitz - Yad Vashem

Cliquez ici pour lire sur ce site un texte tiré de Shoah, le film de Claude Lanzmann, sur l'organisation des convois à destination du camp d'extermination de Treblinka.

 


 

Rudolf Höss commanda le camp d'Auschwitz entre 1940 et 1943Rudolf Höss commanda le camp d'Auschwitz entre 1940 et 1943. C'est à lui que fut assignée la mission d'organiser au sein du camp qu'il dirigeait l'extermination en masse des familles juives venues de toute l'Europe.

Auschwitz a été, en 1942, l'épicentre des crimes hitlériens, un lieu unique où s'est opérée la conjonction entre le plus vaste camp de déportation de l'univers concentrationnaire nazi et le plus grand centre d'extermination organisée de l'histoire du IIIe Reich. -- Geneviève Decrop

Rudolf Höss a été pendu à Auschwitz en exécution du jugement du 4 avril 1947. C'est au cours de sa détention à la prison de Cracovie, en Pologne, et dans l'attente de son procès qu'il a rédigé ses mémoires, dont sont tirées les lignes ci-après.

Les propos de Rudolf Höss ont une valeur inestimable parce qu'ils confirment les témoignages, parfois niés, parfois relativisés, des déportés qui ont survécu aux camps nazis. C'est à ce titre que ce texte est présenté ici, en regard du bouleversant témoignage de Zalmen Gradowski. Les propos tenus par Rudolf Höss sont ceux d'un technicien. Si certaines de ses affirmations reposent sur des faits chiffrés, d'autres en revanche sont gratuites et trahissent, notamment lorsqu'il évoque les hommes du Sonderkommando, l'ampleur du gouffre raciste qui séparait les nazis de ceux qu'ils considéraient comme des sous-hommes. Ses propos sur l'indifférence des Juifs du Sonderkommando qui continuent de manger d'une main tandis qu'ils traînent un cadavre de l'autre sont bien évidemment à rapprocher des déclarations de Zalmen Gradowski : "On doit durcir son coeur, étouffer toute sensibilité, émousser tout sentiment douloureux. On doit refouler les atroces souffrances qui déferlent comme un ouragan dans tous les membres. On doit se muer en automate, ne rien voir, ne rien sentir, ne rien savoir".

Pour le nazi Rudolf Höss, que Robert Merle a dépeint comme un schizophrène dans son roman biographique "La mort est mon métier" (Editions Folio), l'enfouissement des sentiments dans le but légitime de survivre n'est pas un acte désespéré qui place son auteur dans le champ de l'humanité mais le signe d'une carence, le reliquat d'une animalité qui s'opposent à la détermination et au sang-froid de ceux qui, appartenant à la race des seigneurs, sont capables, le cas échéant, de faire taire leurs scrupules pour obéir aux ordres et respecter leur serment. Lire également sur ce site le témoignage de Rudolf Höss sur le traitement réservé aux homosexuels dans le camp de concentration de Sachsenhausen. -- Franck Dennis

 

membres du Sonderkommando incinérant des cadavres dans des fosses du camp d'Auschwitz-Birkenau en 1944. Ci-contre : Membres du Sonderkommando incinérant des cadavres dans des fosses du camp d'Auschwitz-Birkenau en 1944.

"La sélection se faisait de la façon suivante : on déchargeait les wagons les uns après les autres. Ayant déposé leurs bagages, les Juifs devaient passer devant un médecin SS qui décidait pendant qu'ils marchaient, s'ils étaient capables de travailler ou non. Ceux qui étaient reconnus capables étaient immédiatement conduits dans le camp par petits détachements (1). Le pourcentage des capables s'élevait en moyenne à 25% ou 30% du convoi, mais il était sujet à de fortes oscillations. (...)

"Dès les premières icinérations en plein air, on s'aperçut qu'à la longue la méthode ne serait pas utilisable. Lorsque le temps était mauvais ou le vent fort, l'odeur se répandait à des kilomètres à la ronde, et toute la population environnante commençait à parler de l'incinération des Juifs, en dépit de la propagande contraire du parti et des organes administratifs. Tous les SS qui participaient à l'action d'extermination avaient reçu l'ordre le plus sévère de se taire. Mais, par la suite, lors de certaines instructions judiciaires, entreprises par les autorités SS, on s'aperçut que les participants ne tenaient pas compte de cette consigne de silence. Même les peines les plus sévères ne pouvaient empêcher les bavardages. Par la suite, la défense antiaérienne émit une protestation contre les feux nocturnes visibles à longue distance des aviateurs. Mais nous nous trouvions dans l'obligation de poursuivre les incinérations pendant la nuit pour empêcher un embouteillage des convois. Il fallait tout prix maintenir l'horaire des diverses "actions" établi de la façon la plus précise au cours d'une conférence décidée par le ministre des Communications : sinon on aurait pu craindre des embouteillages et des désordres sur les voies ferrées intéressées, et pour des motifs d'ordre militaire, il fallait l'éviter.

Sélection des nouveaux arrivants sur la rampe du camp d'Auschwitz-Birkenau.On aperçoit en arrière-plan, presque au milieu de l'image, la cheminée du crématoire II.Ci-contre : Sélection des nouveaux arrivants sur la rampe du camp d'Auschwitz-Birkenau.On aperçoit en arrière-plan, presque au milieu de l'image, la cheminée du crématoire II.

C'est pour ces raisons qu'on procéda par tous les moyens à une planification accentuée et qu'on fit enfin construire les deux grands crématoires, au cours de 1943, deux nouvelles installations de moindre importance. Par la suite, on avait projeté une nouvelle installation qui dépassait de beaucoup celles qu'on construisait déjà ; mais, on renonça à ce projet lorsque Himmler donna, en automne 1944, l'ordre d'arrêter immédiatement l'extermination des Juifs. Les deux grands crématoires I et II furent construits au cours de l'hiver 1942-1943 et mis en exploitation au printemps 1943. Ils disposaient chacun de cinq fours à trois foyers et pouvaient incinérer en vingt-quatre heures environ deux mille cadavres. Des considérations d'ordre technique -- crainte d'incendie -- rendaient impossible une augmentation de cette capacité. Des essais entrepris en ce sens n'aboutirent qu'à de gros dommages et même, à plusieurs reprises, à l'arrêt total de l'exploitation. Les deux crématoires I et II disposaient, au sous-sol, de chambres pour se dévêtir et de chambres à gaz qu'on pouvait aérer. Les cadavres étaient transportés par un ascenseur vers le crématoire au rez-de chaussée.

Dans chacune des chambres à gaz, il y avait de la place pour 3 000 hommes, mais ces chiffres ne furent jamais atteints, car les convois étaient inférieurs en nombre.

crématoire IV du camp d'Auschwitz-BirkenauCi-contre : crématoire IV du camp d'Auschwitz-Birkenau.

"Les deux crématoires III et IV, de dimensions moins importantes, devaient être capables, d'après les calculs de la maison constructrice Topf d'Erfurt, d'incinérer chacune 1 500 corps en vingt-quatre heures. A la suite du manque de matériaux occasionné par la guerre, l'administration s'était vue obligée d'économiser ces matériaux en construisant les crématoires III et IV. C'est pourquoi les chambres de déshabillage et les chambres à gaz se trouvaient au-dessus du sol et les fours étaient construits d'une façon plus légère. Mais on s'aperçut bientôt que pour cette raison, le fours -- il y en avait deux dans chacune des quatre pièces -- ne correspondaient pas aux exigences. Au bout de très peu de temps, on renonça au crématoire III et l'on ne s'en servit plus par la suite. Quant au crématoire IV, il a fallu arrêter son utilisation à plusieurs reprises parce que au bout d'un bref laps de temps -- quatre à six semaines d'incinération -- les fours ou les cheminées avaient brûlé. On incinérait généralement les gazés dans les fosses derrière le crématoire. L'installation provisoire I fut détruite après le début de la constructions du secteur III du camp de Birkenau.

L'installation II -- par la suite désignée comme installation en plein air ou comme Bunker V -- a fonctionné jusqu'à la fin. On s'en servait comme four de remplacement lorsque des pannes se produisaient dans les crématoires I à IV. La capacité d'incinération du Bunker V était pratiquement illimitée à l'époque où l'on pouvait encore brûler les cadavres de jour et de nuit. Mais à cause de l'activité de l'aviation ennemie, les incinérations nocturnes furent interdites à partir de 1944.

Le chiffre maximum de gazés et d'incinérés en vingt-quatre heures s'est élevé un peu au-delà de 9 000 dans toutes les installations, excepté le Bunker III, en été 1944. C'était le moment de "l'action" hongroise. A la suite des retards dans les communications ferroviaires, il nous arrivait cinq trains au lieu des trois attendus en vingt-quatre heures et les convois étaient tous plus nombreux que d'habitude. (...)

Afin que les regards des passants ne puissent pas plonger sur les installations, on voulait entourer les édifices d'un mur ou de haies. Mais on n'en fit rien à cause du manque de matériaux. (...)

Observez bien cette photo : les hommes valides sont déjà en rang sur la droite du cliché ; les femmes et les enfants sont dans la file de gauche, prêts à partir pour la chambre à gaz. Ci-contre : Observez bien cette photo : les hommes valides sont déjà en rang sur la droite du cliché ; les femmes et les enfants sont dans la file de gauche, prêts à partir pour la chambre à gaz.

"Le processus d'extermination s'effectuait à Auschwitz de la façon suivante : les Juifs destinés à l'extermination, hommes et femmes, étaient conduits séparément vers les crématoires dans un calme aussi complet que possible. Dans la pièce destinée au déshabillage, les détenus du Kommando spécial qui y étaient employés leur expliquaient, dans leur propre langue, qu'on les avait amenés ici pour les doucher et les épouiller ; ils les invitaient à venir ranger leurs vêtements et surtout à bien marquer leur place afin de pouvoir rapidement reprendre leurs effets à la sortie. Les détenus du Kommando avaient eux-mêmes le plus grand intérêt à ce que l'opération se poursuivît rapidement, calmement et sans heurt. Après s'être déshabillés, les Juifs entraient dans la chambre à gaz ; celle-ci était munie de douches et de conduites d'eau, ce qui donnait effectivement l'impression d'une salle de bains. Les femmes entraient les premières avec leurs enfants ; elles étaient suivies par les hommes qui étaient toujours en minorité (2). Presque toujours tout se passait dans le calme, parce que les détenus du Kommando spécial faisaient tout pour dissiper les angoisses de ceux qui avaient peur ou qui se doutaient de quelque chose. D'ailleurs, ces détenus et un SS restaient toujours jusqu'au dernier moment dans la chambre à gaz.

cette photo a été prise immédiatement après l'ouverture des wagons et la descente du train. Les femmes et les enfants vont être dirigés vers les chambres à gaz. Ci-contre : Cette photo a été prise immédiatement après l'ouverture des wagons et la descente du train. Les femmes et les enfants vont être dirigés vers les chambres à gaz.

Là-dessus, on verrouillait la porte et les infirmiers "désinfecteurs", déjà alertés, laissaient immédiatement pénétrer les gaz par les lucarnes à travers le plafond. Les boîtes contenant les gaz étaient jetées par terre et les gaz se répandaient immédiatement. A travers le trou de la serrure de la porte on pouvait voir que ceux qui se trouvaient le plus près de la boîte tombaient raides morts. On peut affirmer que pour un tiers des enfermés la mort était immédiate. Les autres vacillaient, se mettaient à crier, manquant d'air. Mais leurs cris se transformaient rapidement en un râle et en quelques minutes ils étaient tous étendus. Au bout de vingt minutes au maximum, aucun ne bougeait plus. L'influence du gaz s'exerçait pendant cinq à dix minutes : la durée exacte dépendait du temps, humide ou sec, chaud ou froid, de la composition du gaz -- qui n'était pas toujours identique -- et de celle du convoi qui comprenait plus ou moins de malades ou de bien portants, de jeunes ou de vieux. Les gens perdaient connaissance au bout de quelques minutes, selon la distance qui les séparait de la boîte. Ceux qui criaient, les vieux, les malades, les faibles et les enfants tombaient plus vite que les gens bien portants et jeunes.

porte de l'une des chambres à gaz du camp d'Auschwitz-Birkenau. L'oeilleton sert à observer le déroulement des opérationsCi-contre : Porte de l'une des chambres à gaz du camp d'Auschwitz-Birkenau. L'oeilleton sert à observer le déroulement des opérations.

"Une demi-heure après l'envoi du gaz, on ouvrait la porte et on mettait en marche l'appareil d'aération. On se préoccupait immédiatement de l'évacuation des cadavres. Les corps ne portaient aucune marque spéciale ; il n'y avait ni contorsion, ni changement de couleur ; c'est seulement au bout de quelques heures qu'on apercevait aux endroits où ils étaient couchés, les traces habituelles des cadavres. Les cas où l'on constatait des excréments étaient aussi très rares. Il n'y avait aucune trace de lésion sur les corps et les visages n'étaient pas crispés. Le Kommando spécial s'occupait aussitôt d'extraire les dents d'or et de couper les cheveux des femmes. Ensuite, on transportait les corps par l'ascenseur au rez-de-chaussée où l'on avait déjà allumé les fours. Selon la dimension des cadavres on pouvait en introduire jusqu'à trois dans un four. La durée de l'incinération dépendait également de la dimension du corps. Comme je l'ai dit, les crématoires I et II pouvaient incinérer en vingt-quatre heures environ 2 000 corps ; il n'était pas possible de faire mieux si on voulait éviter les dégâts. Les installations III et IV devaient incinérer 1 500 cadavres en vingt-quatre heures, mais pour autant que je sache, ces chiffres n'ont jamais été atteints.

Pendant l'incinération qui se produisait sans interruption, les cendres retombaient à travers les tuyaux ; on les écartait régulièrement après les avoir réduites en poussière. La poudre des cendres était chargée sur des camions qu'on dirigeait vers la Vistule ; on la jetait avec des pelles dans le fleuve où elle était immédiatement dissoute et entraînée par le courant. La même méthode était appliquée aux cendres en provenance des fosses d'incinération du Bunker II et du crématoire IV. L'extermination dans les Bunkers I et II se produisait exactement de la même façon que dans le crématoire. Mais l'influence du bon et du mauvais temps s'y faisait sentir avec un peu plus de force.

détail d'une maquette du crématoire II d'Auschwitz-Birkenau réalisée par Mieczyslaw Stobierskiof à partir de documents historiques et de témoignages. Cette maquette est exposée au U.S. Holocaust Memorial Museum. En sous-sol, les installation de gazage des déportés (à droite et à gauche). En surface, à l'intérieur du bâtiment, les fours crématoires. Les cadavres étaient transportés entre les deux étages au moyen d'un monte-charge.Ci-contre : Détail d'une maquette du crématoire II d'Auschwitz-Birkenau réalisée par Mieczyslaw Stobierskiof à partir de documents historiques et de témoignages. Cette maquette est exposée au U.S. Holocaust Memorial Museum. En sous-sol, les installation de gazage des déportés (à droite et à gauche). En surface, à l'intérieur du bâtiment, les fours crématoires. Les cadavres étaient transportés entre les deux étages au moyen d'un monte-charge.

Tous les travaux nécessités par le processus d'extermination étaient effectués par les Kommandos spéciaux composés de Juifs. Ils accomplissaient leur tâche horrible avec une indifférence hébétée. Ils cherchaient uniquement à achever leur travail aussi vite que possible pour pouvoir se reposer plus longtemps et pour chercher du tabac et des victuailles dans les vêtements des gazés. Quoiqu'ils fussent bien nourris et dotés d'importants suppléments, on les voyait souvent traîner d'une main un cadavre, tout en tenant dans l'autre quelque chose de mangeable. Même pendant le travail le plus horrible -- l'extraction des cadavres enterrés dans les fosses communes -- et pendant l'incinération, ils continuaient à manger tranquillement."

(1) De la sorte étaient éliminés dès l'arrivée les enfants au-dessous de quinze ans, les femmes enceintes accompagnées d'enfants et, en général, les hommes et les femmes âgés de plus de cinquante ans.
(2) En raison de la sélection qui épargnait plus d'hommes que de femmes.

 

Le commandant d'Auschwitz parle, Rudolf Höss, éditions La Découverte / Poche, 1995Extrait de : Le commandant d'Auschwitz parle, Rudolf Höss, éditions La Découverte / Poche, 1995, 266 pages. Préface et postface de Geneviève Decrop, pages 232-235 et 244-246.

Photos : United States Holocaust Memorial

Photos de l'arrivée des convois : Album d'Auschwitz - Yad Vashem

Cliquez ici pour lire sur ce site un texte tiré de Shoah, le film de Claude Lanzmann, sur l'organisation des convois à destination du camp d'extermination de Treblinka.

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