Ces
pages sont consacrées à un thème jusqu'à très récemment écarté des livres d'histoire, de la mémoire
collective et de l'iconographie officielle de
l'univers concentrationnaire : la persécution
par les nazis de dizaines de milliers d'individus en raison
de leur seule orientation sexuelle.
une
gangrène sociale
Dans
l'Allemagne nazie, le 8 mars
1933, les premiers camps de concentration ouvrent
leurs portes. Berlin, qui était considéré
comme la capitale de la liberté homosexuelle,
devient le théâtre d'une active répression :
les boîtes de nuit, les lieux de rencontre, les
cafés et les bars homosexuels sont fermés, et
les hommes qui les fréquentaient
sont arrêtés, incarcérés ou déportés. Les
nazis ont entrepris de purifier l'Allemagne de ce
qu'ils considèrent comme une gangrène sociale.
Les homosexuels arrêtés pour infraction au paragraphe 175 du Code pénal allemand qui réprime les relations "contre nature" entre hommes sont soit incarcérés soit transférés vers
des camps de concentration. Bon nombre d'entre
eux sont placés en détention au terme d'une décision
administrative et non judiciaire. Plus tard, une fois le régime installé, certains homosexuels découverts au
sein de l'armée, de l'administration ou autres
corps d'élite nazis seront exécutés sans autre
forme de procès.
L'objectif
des nazis n'est pas, comme dans le cas d'autres
minorités, d'exterminer les homosexuels. Il
s'agit essentiellement de modifier par le
chantage, la contrainte et la force si nécessaire
le comportement d'asociaux incapables de procréer et susceptibles, parce que fondamentalement corrupteurs, de détourner la jeunesse du Reich de sa mission "historique" : la guerre et la conquête d'un espace vital à l'Est.
Pour parvenir à cette fin, la science elle-même est mise à contribution. De nombreuses expériences "médicales",
parmi lesquelles des implantations de glandes
synthétiques, seront effectuées sur les déportés
homosexuels dans le but de les ramener à la
normalité. En 1939, le Reichsführer Heinrich Himmler, principal artisan de la chasse aux "invertis", autorise
les commandants de camp à faire pratiquer des
castrations sur les détenus homosexuels. Beaucoup mourront des suites de ces
interventions.
triangles
roses
Dans
les camps nazis, les déportés homosexuels
doivent porter un triangle rose, pointe tournée
vers le bas, qui les identifie comme tels. La hiérarchie
concentrationnaire les place au plus bas de l'échelle
sociale des camps, ce qui ne leur permet guère
d'entretenir des relations d'entraide avec les
autres déportés et d'améliorer ainsi leurs
chances de survie. Victimes expiatoires toutes désignées
puisque déjà mises au ban de la société non
carcérale, les homosexuels sont, à l'instar des
Tziganes, astreints aux travaux les plus durs et
les plus dégradants. De fait, statistiquement,
le taux de mortalité de ces déportés est parmi
les plus élevés des camps.
A
la fin de l'année 1944, les premiers camps sont
libérés par les Alliés. L'extrême confusion
qui règne alors en Europe et l'amalgame fait
autour du phénomène concentrationnaire laissent
présager des difficultés auxquelles les déportés
homosexuels vont être confrontés pour faire
admettre leur statut de victimes du nazisme. Pour beaucoup d'entre eux, en effet, le
retour à la liberté s'accompagne d'une
autocensure justifiée par une législation
hostile toujours en vigueur (parfois héritée
des régimes totalitaires tout juste défunts, comme en France) et
la difficulté sociale, familiale ou
professionnelle de divulguer le motif exact de
leur déportation.
une
question "qui n'existe pas"
Après
la guerre, la très grande majorité des déportés
homosexuels a disparu dans l'anonymat. L'absence
de reconnaissance officielle de cette déportation
spécifique, l'absence jusque dans les années
soixante-dix d'un militantisme homosexuel
constitué, le silence des intellectuels et le
peu d'intérêt des chercheurs et des historiens
pour une question "qui n'existe pas"
ont longtemps occulté une réalité qui s'est
peu à peu estompée dans la mémoire collective. |
En France,
en 1982, Pierre Seel, confronté une nouvelle
fois à l'homophobie des institutions, décide de
"rompre le silence" et de témoigner de
sa douloureuse expérience de déporté
homosexuel. Trente ans après les faits, sous le pseudonyme d'Heinz Heger, un
Autrichien
avait décrit lui aussi "l'envers de la légende
des camps" dans un livre qui remettait en
question la vision traditionnelle de la déportation.
Quelques mois plus tôt, "Bent",
une pièce écrite par Martin Sherman, juif et
homosexuel, avait abordé pour la première fois
sur la scène d'un théâtre londonien les
tortures infligées à ces deux minorités. Jouée
à Broadway et à Paris, la pièce montre une réalité
jusqu'alors écartée de l'iconographie
officielle des camps de déportés.
Alors
quel souvenir entretient-on aujourd'hui ?
Les
déportés se fondent-ils tous dans un même
creuset de souffrance et de persécution ?
Sont-ils tous également victimes d'une même
barbarie ou, comme le souligne un philosophe,
"subsiste-t-il entre les différentes catégories
de détenus quelque chose de la structure
totalitaire de ce qu'étaient les camps de
concentration nazis ?". Pendant des années, les homosexuels qui souhaitaient rendre hommage à leurs aînés morts en déportation ont été tenus à l'écart des manifestations officielles. A plusieurs occasions, leurs gerbes ont même été piétinées par des délégations d'anciens déportés. Aujourd'hui
encore, lors des commémorations de la Journée nationale du souvenir, les
associations homosexuelles doivent, dans le
meilleur des cas, se contenter d'un mince strapontin.
Leurs dépôts de gerbe sont le plus souvent
dissociés de la cérémonie principale. A Paris,
cette cérémonie "subalterne" n'est
autorisée qu'après le départ des invités
officiels, des représentants des autorités et de la Garde républicaine...
une
déportation ignominieuse
De
nombreuses associations militent aujourd'hui dans
le monde pour que les mêmes raisons homophobes
n'emportent pas à tout jamais le témoignage des
oubliés de l'Histoire que sont les déportés
homosexuels. Parallèlement, des chercheurs, des
historiens ont exhumé des archives et des
documents, et avancé des chiffres. Selon
le United States Holocaust Memorial de
Washington, le total des homosexuels arrêtés entre 1933 et 1945 se situe entre quatre-vingt-dix mille et cent mille.
Dix à quinze mille d'entre eux ont péri dans l'univers carcéral et concentrationnaire nazi. Ces chiffres, bien évidemment, ne sont que des estimations.
Les déportés homosexuels, quant à eux, ont gardé le silence. Faut-il considérer comme digne de mémoire et de respect
la déportation des uns et comme ignominieuse la
déportation des autres ?
Le
silence qui entoure la déportation des
homosexuels, comme celle des Tziganes, des francs-maçons,
des malades mentaux, des handicapés, des témoins
de Jéhovah, peut laisser croire à une
approbation tacite, et cette désagréable
impression demeurera tant que persistera cette
occultation sélective de la mémoire officielle
qui continue d'imposer l'indifférence...
Aujourd'hui,
les travaux menés sur la déportation
homosexuelle ne doivent pas servir à dresser une
comptabilité répertoriant les déportés par
catégorie, à hiérarchiser les victimes en
fonction de leur nombre ou de leur spécificité.
L'oeuvre de mémoire doit être collective,
ouverte, indivisible.
A
l'aube d'un millénaire qui voit renaître
les passions nationalistes, les discours
d'exclusion et les appels à l'intolérance, il
est indispensable de rappeler ce qui a été, de
ne laisser subsister aucune zone d'ombre d'où germeront les futures entreprises maléfiques issues de notre aveuglement...
Franck Dennis, webmaster, mars 1999.
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